Retour à la parole

Le 4 octobre 2009

J’accueille le réveil à 5h du matin avec plus de difficulté que d’habitude, j’en ai un peu marre de me réveiller à l’aube. Je me lève toutefois docilement pour aller effectuer mes 3h de méditation matinale, entrecoupées d’un petit déjeuner et d’un seva épluchage de légumes cette fois. C’est un peu moins drôle que de désherber le jardin, mais bon…

A midi et demi, notre session intensive de méditation et de silence se termine par ce qu’ils appellent une cérémonie finale. Mais au Japon, à la façon indienne, on ne célèbre pas ça avec des trompettes et des danses folkloriques où tout le monde se serre dans ses bras… Ca reste très formel, très sérieux et rigide, avec juste quelques coups de gong en plus. Mais ça y est, nous avons de nouveau le droit de parler ! Je ne sais pas si je suis contente ou non en fait. J’aimais être dans le silence, et le brouhaha des convives, en particulier l’Allemande bavarde, est assourdissant. Mais ça fait du bien de s’exprimer tout de même. J’en profite, maintenant que je peux parler, pour demander comment on peut se rendre à Pondichéry d’ici. On m’apprend qu’il y a un bus de nuit qui part direct d’ici mais qu’il faut le réserver à l’avance dans une agence. Depuis quand faut-il réserver les transports en Inde ? Je ne suis pas habituée à ça… Bon, il faut que je me rende cet après-midi à Kodaikanal pour prendre mon billet alors que tout le monde part se promener en montagne… Tant pis !

Je me rends en taxi en ville mais, à mon grand désarroi, le bus de demain est complet ! Je ne peux partir que le surlendemain. Bon, soit ! Ce n’est pas si terrible de rester au paradis encore un jour de plus, si ce n’est qu’ils se lèvent un peu trop tôt pour moi… Je pars ensuite me promener sur un petit chemin, loin du bruit assourdissant de la ville, d’où la vue sur les montagnes environnantes est superbe.

De retour au centre zen, Claudine, la Française d’Auroville, vient d’apprendre que son fils est très malade et elle décide de partir dès ce soir le rejoindre au lieu de demain. J’en profite pour lui racheter son billet de bus pour demain, en espérant pouvoir me faire rembourser le mien ! J’espère que son fils va s’en sortir… La soirée passe tranquillement et je pars me coucher vers 20h30.

Un peu de philosophie zen…

Le 3 octobre 2009

La cloche retentit encore à 5h ce matin. Cependant, je me suis couchée tôt, je n’ai donc pas trop de souci pour me lever. 1h30 de méditation commence. J’avoue avoir l’esprit perturbé le matin tôt, je ne sais pas pourquoi. Normalement, c’est pourtant la meilleure heure pour méditer. Mais moi, je ne suis pas capable de me concentrer le ventre vide et le petit déjeuner n’est qu’à 7h !

Nous poursuivons ensuite avec notre heure de seva qui continue dans le jardin japonais, pour ma part en enlevant les mauvaises herbes. On me félicite de mon travail d’hier, me demandant si j’ai déjà fait ça avant, vu la qualité de mon travail. Euh, oui, mais j’avais 10 ans… Je suis surprise de ce compliment. Il ne s’agit que de désherbage de mauvaises herbes, ce n’est pas comme si on avait besoin de prendre des cours avant de savoir s’y prendre. J’analyse la situation et je pense que la différence vient du fait que j’ai fait ce travail avec entrain, ne le voyant nullement comme une corvée, bien au contraire. J’y ai mis mon cœur et ne l’aurais pas mieux fait si j’avais été rémunérée pour ce travail. Je l’ai vraiment fait sérieusement, enlevant méticuleusement chaque brin d’herbe qui n’avait pas sa place ici, leur parlant même parfois pour leur expliquer pourquoi je les arrachais. Voilà que je parle aux plantes maintenant ! Bref, la pratique zen stipule bien que, lorsqu’on pratique une activité, il est important de s’y adonner complètement sans penser aux bénéfices de notre action en particulier, mais juste se concentrer totalement sur ce qu’on fait et donner le meilleur de nous-mêmes. Si, lorsqu’on travaille, on ne pense qu’au salaire qui rentrera à la fin du mois, notre pratique ne sera pas bonne et ça se retournera contre nous. Si, au contraire, on souhaite réellement participer au projet afin d’aider à construire quelque chose, notre travail effectif sera tout autre et de bien meilleure qualité. Quel est le plus important : gagner un million de dollars ou jouir de notre vie à travers notre effort, peu à peu, même s’il est impossible de gagner ce million ? Réussir ou trouver un sens à notre effort de réussir ? La réponse pour moi est évidente. Ca a toujours été ma façon de voir les choses dans le travail et j’avoue avoir toujours été récompensée, même si ce n’était pas mon objectif initial. De cette façon, je ne vais jamais à reculons à mon travail le matin et ne supporterais pas de le faire. J’aime mon travail et ça passe avant toute autre considération. Quoique… je pourrais peut-être me lancer dans le jardinage aussi… Le seul point négatif d’un travail de bureau, c’est que je reste enfermée toute la journée. Cet aspect-là n’est pas toujours facile pour moi qui adore me trouver à l’air libre. Mais bon, on ne peut pas tout avoir… Du coup, je pars en voyage pour pallier mon sentiment d’enfermement !

Le reste de la journée se déroule au même rythme qu’hier, les séances de méditation se succédant, un silence majestueux entourant le centre zen. Ne parler à personne ne me gêne même plus, je trouve ça presque normal à présent. Nous échangeons des sourires de temps en temps mais c’est tout. Certains ne lèvent toujours pas les yeux et ont l’air muré dans leur silence, ça fait drôle de voir les attitudes de chacun dans ces circonstances particulières. L’une d’entre elles, une Allemande, était un vrai moulin à paroles lorsqu’on avait encore le droit de parler, elle était soûlante de verbosité. Et là, c’est elle qui a l’air le plus murée dans son silence. Elle ne regarde personne, les yeux baissés et le visage crispé comme en proie à un mal incommensurable. Elle fait peine à voir.

Il fait un temps splendide aujourd’hui, je profite d’une pause dans notre emploi du temps pour m’étendre dans l’herbe au soleil pour une petite sieste. J’aime cette odeur d’herbe fraîchement coupée, ça me rappelle mon enfance également quand je m’allongeais dans mon jardin tout en regardant les nuages défiler. On a du temps pour ce genre de choses lorsqu’on est enfant, on le perd en vieillissant. Mais il ne tient qu’à nous de s’en accorder de nouveau. Tout est une question de choix. Regarder la dernière émission de Love Story ou bien s’octroyer un moment de plénitude en harmonie avec la nature…

Si j’expliquais maintenant pourquoi la pratique de la méditation m’intéresse autant et ce que j’y recherche ? Mmm, vaste question à laquelle je ne saurais pas répondre entièrement par écrit, l’explication étant peu rationnelle mais surtout ressentie. Je vais quand même faire de mon mieux pour en expliquer la saveur. Tout d’abord, que signifie méditer ? Là aussi, il y a de nombreuses techniques différentes selon les écoles, mais le but est toujours le même : s’asseoir en tailleur, le dos droit, la tête légèrement baissée, les mains jointes en lotus ou simplement posées sur les genoux, et essayer de faire le vide dans son esprit. Si des pensées arrivent, il faut les observer avec de la distance, et les laisser passer tels des nuages dans le ciel. Bon, c’est largement plus facile à dire qu’à faire. Je me suis vite aperçue que mon cerveau fonctionnait à toute allure, les pensées se succédant à une vitesse vertigineuse. Et ça m’a fait un peu peur. Comment réussir à calmer ces lions en cage qui ne demandent qu’à sortir et à se bousculer dans ma tête ? La réponse est simple : le lâcher prise… Les laisser aller sans essayer de les arrêter mais ne pas embarquer dans les émotions qui les accompagnent. Si on ne fait que les observer avec détachement, elles disparaissent bien vite. Et alors on peut connaître la paix de l’esprit durant quelques instants avant qu’une autre pensée ressurgisse. Et ce laps de temps qui s’allonge au fur et à mesure de la pratique est un bonheur absolu. On sait se reposer physiquement mais pas mentalement. On a beau être étendu sur notre lit, notre esprit reste occupé ; on a beau dormir, notre esprit est occupé à rêver. Notre esprit est toujours en intense activité. Nous devrions savoir abandonner notre esprit pensant, notre esprit affairé de temps en temps. Mais personne ne nous l’a appris, ce n’est pas dans notre culture. Je m’aperçois pourtant que c’est une grande nécessité afin d’atteindre la paix de l’esprit.

Après avoir commencé à méditer sérieusement plusieurs mois durant, à raison d’une demi-heure par jour, j’ai vu les premiers effets se faire ressentir sur ma façon de vivre : j’ai totalement arrêté de fumer du jour au lendemain (même si je n’étais pas une grosse fumeuse non plus), j’ai fortement diminué ma dose de viande hebdomadaire, j’ai arrêté le café, les céréales (le gluten n’est pas bon pour la santé), diminué ma consommation d’alcool, de produits laitiers (je suis passée au lait de soya ou de riz), d’œufs… J’avais beaucoup moins envie de sortir dans les bars et ma libido est descendue en flèche durant un moment (je rassure tout le monde, elle est revenue à la normale depuis…). Mon corps a même décidé de faire une purge de lui-même, ne pouvant avaler rien d’autre que des fruits et des légumes durant une dizaine de jours, avec fièvre à l’appui. Mon corps a profité de cette nouvelle prise de conscience pour effectuer une détoxification par lui-même, ce qui au final m’a fait le plus grand bien et m’a nettoyée de mes excès en tous genres de ces derniers temps. Ces résultats drastiques peuvent faire un peu peur mais je tiens à préciser que je ne suis pas tombée dans une vie monastique pour autant, loin de là… J’ai juste pris conscience que certaines choses ne sont pas bonnes pour moi, en tout cas pas en excès, et la méditation m’apprend à mieux écouter mes besoins et mon corps. Moi qui avais toujours divers petits problèmes de santé ces derniers temps, tout a disparu depuis ma purge !

D’autre part, ces moments de vide mental me donnent de l’énergie, me procurent beaucoup de vitalité et de bien-être au quotidien. J’ai même moins besoin de dormir ! Parfois, après une dure journée, trouvant à peine l’énergie de rentrer chez moi, je m’assois un moment à méditer et je m’aperçois encore avec stupeur que je suis de nouveau pleine d’énergie et revitalisée ! De plus, lorsque je suis prise dans mes émotions par rapport à un problème personnel, la méditation me permet de prendre du recul par rapport à la situation et d’avoir une vue d’ensemble que mon esprit perturbé par l’agitation mentale ne peut avoir. Pour finir, je dirai que le fait de faire le vide dans son esprit permet de faire de la place pour des idées nouvelles ce qui améliore notre esprit de créativité, au lieu de ressasser tout le temps les mêmes vieilles pensées.

Savez-vous que l’être humain est le seul être vivant à ressasser des événements passés ? Pensez-vous que le poisson rouge passe son temps à se rappeler sa dernière altercation ou sa peine de cœur ? Et malheureusement pour nous, cette faculté nous donne beaucoup d’ennuis. Nous avons tous tendance à tourner sans cesse les mêmes idées dans notre tête, à revivre certains événements et les émotions qui vont avec, en nous demandant comment nous aurions pu agir autrement. Et nous nous laissons prendre par nos pensées, nous montant des scénarios, et embarquons dans l’intensité de notre imagination, nous procurant parfois beaucoup de peine et de frustration. La méditation est un remède pour contrer notre ego qui a toujours soif d’émotions et qui peut finalement se complaire dans le rôle de victime…

Voilà déjà de bonnes raisons de pratiquer la méditation et c’est sans parler de notre capacité à pouvoir nous concentrer plus facilement et plus intensément dans notre vie de tous les jours. Que ce soit au travail ou en lisant un livre, notre attention est parfois déviée par des pensées diverses qui nous éloignent de notre activité première. Ca m’arrivait de devoir relire plusieurs fois certains passages d’un livre parce que mes pensées m’avaient attirée ailleurs…La méditation est un entraînement pour notre cerveau à se focaliser sur quelque chose ou bien sur l’absence de ce quelque chose dans notre cas.

Mais malgré tous ces innombrables bénéfices que la méditation m’apporte déjà quotidiennement, je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises encore. Je recherche la véritable paix d’esprit dans ma vie quotidienne, j’aimerais ne plus être l’esclave de mes émotions, j’aimerais arriver à voir les choses dans leur grandeur et être en harmonie avec tout ce qui Est, et ce de façon constante. J’aimerais connaître le but de l’existence…Rien que ça, me direz-vous ? Eh bien oui… Peut-être ne le découvrirai-je jamais ou peut-être abandonnerai-je mes recherches avant mais en tout cas, pour le moment, telle est ma quête…

Un dernier conseil : ne commencez pas la méditation seul, faites-vous guider par des gens expérimentés, qu’ils soient bouddhistes, zen, hindouistes ou autres et prenez le temps de méditer en groupe quelquefois, l’énergie y est différente.
Sur ces belles considérations et après mes 6 heures de méditation aujourd’hui, au dodo !

Zazen … et silence

Le 2 octobre 2009

Blottie sous mes deux couvertures, je sors doucement de mon sommeil au son des cloches qui retentissent dehors. Il est 5h du matin et il faut se préparer pour notre méditation de 5h30. Un peu hagards et toujours sans un mot, nous nous retrouvons devant le Zendo afin de commencer notre rituel. On enlève nos chaussures, saluons la statue de Bouddha, passons derrière les coussins afin d’atteindre notre place puis attendons debout que les trois sons de gong se terminent. S’ensuivent alors trois prosternations agenouillées devant Bouddha puis nous pouvons nous asseoir en lotus pour commencer la méditation.

Je tiens à faire une parenthèse sur l’aspect prosternation que je découvre ici dans cette pratique zen. En fait, je l’ai vu faire plusieurs fois, notamment chez Amma mais je n’avais jusque-là jamais été contrainte de l’exécuter moi-même. Et j’avoue que l’idée me posait un problème. M’agenouiller ou me prosterner devant une idole en signe de respect à ce qui est plus digne de respect que moi-même ne m’a jamais attirée. Je comparais cette pratique à du rabaissement ou bien à une sorte de soumission tacite qui ne me convenait guère. Or je suis tombée sur un livre à la bibliothèque du centre qui parle du zen et de sa mise en pratique et ça m’a aidée à m’enlever cette fausse croyance de l’esprit. Dans l’optique du zen, on ne se prosterne pas par soumission mais il s’agit plus d’une façon de lâcher prise, de rabaisser son ego et d’apprendre l’humilité pour soi-même. La pratique du zen dit que chacun d’entre nous est Bouddha, donc nous nous prosternons en fait devant nous-mêmes… Cette idée n’est pas évidente à expliquer mais je la comprends ou plutôt la ressens et ça m’a aidée à vaincre mes réticences à ce sujet.

Nous méditons 3h ce matin, entrecoupées d’un petit déjeuner à 7h, d’un seva à 8h et d’une pause café à 9h. Pour mon seva (ou tâche bénévole), j’ai été affectée au jardin japonais. Quelle joie ! Tout le monde rêve d’avoir ce seva, j’ai de la chance. En plus, un rayon de soleil pointe timidement le bout de son nez, ce qui illumine d’un coup le jardin zen et son banc de sable, dans lequel sont soigneusement dessinés des cercles en escargot. Je suis chargée d’enlever les feuilles mortes et mauvaises herbes du petit jardin d’à côté. Comme tout jardin japonais qui se respecte, les brins d’herbe verte fraîchement coupés doivent former un doux tapis moelleux sans intrus pour déranger cette perfection. A genoux dans l’herbe, pieds nus, j’entreprends d’extirper une à une les mauvaises plantes de ce petit lopin de terre. Je pensais que ce serait vite expédié mais ce n’est pas le cas du tout. Ca prend du temps de repérer chaque pissenlit ou trèfle qui s’est faufilé entre deux brins d’herbe. Mais, peu importe, je me surprends à adorer ma tâche. Seule dans le jardin, sans un bruit humain autour, profitant des sons de la nature, les pieds en contact avec la terre, une légère brise dansant doucement dans mes cheveux, je me sens en parfaite harmonie avec tout. Je suis, tout simplement. Ce seva est également une pratique du zen et une sorte de méditation par la même occasion. Je comprends aisément pourquoi. Je me remémore enfant, passant des heures à m’occuper de mes plantations de tomates et de radis. J’adorais ça ! Pourquoi ai-je arrêté depuis alors ? Trop affairée par ma vie quotidienne sans doute et par manque de jardin certainement… Mais j’en suis même arrivée à oublier que j’aimais ça ? Là, je me prends une belle claque dans la figure… Je me demandais même comment certaines personnes pouvaient passer tant de temps dans leur jardin, je trouvais que c’était une perte de temps ! Je me rends compte à présent que c’est leur méditation à eux et que je n’avais rien compris ! Je souris tout en continuant mon désherbage avec entrain : décidément, j’apprends beaucoup de choses ici ! Et le tout sans parler à personne… Mais en n’étant pas toute seule quand même. Le fait d’être en groupe maintient une dynamique d’énergie qui circule mais le travail s’effectue intérieurement pour chacun.

Le repas est prêt à 12h30 et nous déjeunons toujours en silence, savourant chaque mets plus qu’à son habitude, notre concentration n’étant pas dérangée par des conversations éparses. Moi qui engloutis toujours tout à toute allure, j’essaie de prendre mon temps et de savourer les plats qui sont d’ailleurs délicieux. Mais la tendance générale est plutôt de finir le repas le plus rapidement possible pour mes convives, comme s’il y avait une certaine gêne pour certains d’entre eux à manger en silence. Moi, ça ne me dérange pas, au contraire ! Il y a une chose toutefois qui me choque un peu ici, c’est que les femmes qui animent cette session de zen ne me donnent pas du tout l’impression d’être zen dans leur vie quotidienne. Les traits tirés, le sourire froid et le visage glacial, elles me paraissent plutôt sorties d’une prison que d’un temple bouddhiste et elles n’arborent pas une plénitude et une paix d’esprit à toute épreuve. Enfin même si elles ne l’ont pas totalement mis en pratique pour elles-mêmes, elles l’expliquent bien, c’est l’essentiel. En fin de matinée, l’une d’elles nous fait une petite introduction au zen en anglais, ce qui reprend à peu de choses près ce que j’ai lu dans mon livre écrit en français qui s’intitule « Esprit zen, esprit neuf » de Suzuki.

Je pars me promener dans le jardin et me surprends moi-même à m’arrêter devant chaque fleur (et il y en a un paquet ici !) pour en admirer ses contours et saisir son essence. Je n’ai jamais été très attirée par les plantes en général jusqu’à présent, mais là, je prends le temps de les détailler, savourant la beauté de leur couleur et de leur forme, chose que je ne fais jamais d’habitude. Ici, c’est comme si le temps avait une autre valeur. On n’a rien d’autre à faire que de contempler la nature environnante… Nous ne travaillons pas, à part une heure de seva par jour, n’avons ni télévision, ni téléphone, ni Internet pour nous déranger, nous n’avons pas à nous préoccuper de notre nourriture, et ne sommes même pas obligés de socialiser avec notre voisin ! Nous avons tout le temps pour nous occuper de nous, réfléchir, lire, contempler et méditer. C’est la première fois que je me permets et que je me donne les moyens d’accéder à cet état de conscience sur moi-même. C’est un beau cadeau que je m’offre…

Nous reprenons le zazen à 15h pour 2h30 de méditation jusqu’au souper, entrecoupée d’une pause café. J’avoue que l’après-midi est plus dure que ce matin. Mes jambes me font souffrir à force de rester assise en tailleur durant des heures et ma concentration s’égare du coup. Sans parler de mon dos qui se voûte au fil des heures. Heureusement, les Japonais ont une pratique qui réveille et stimule les muscles des épaules. Une des femmes passe devant nous avec un grand bâton de bois à l’extrémité plate et si on la salue alors qu’elle se trouve à notre hauteur, elle se fait alors un malin plaisir de nous donner deux grands coups avec la partie plate du bâton sur l’arrière de chaque épaule, ce qui est censé dénouer les nœuds. Toujours curieuse de tout, je lui fais signe alors qu’elle passe devant moi, lui donnant alors la permission de m’en mettre deux belles dans le haut du dos. J’avoue que je serre un peu les dents, les coups retentissent fort sur mes épaules, me faisant un peu mal sur le coup, mais la douleur disparaissant vite. Et, en effet, j’ai beaucoup moins mal dans le dos par la suite ! Je la salue de nouveau très cérémonieusement, la remerciant ainsi de m’avoir mis une raclée, puis je continue ma méditation, le dos ragaillardi. Les séances de méditation durent chacune 25 minutes d’affilée, suivies d’une petite pause de 5 minutes, avant de reprendre une autre session de 25 minutes. Durant la courte pause, nous sommes encouragés à déambuler dans les couloirs ou sur la terrasse afin de détendre nos muscles. J’observe les gens et suis surprise d’en voir certains le visage fermé, en proie à ce qui pourrait ressembler à de la souffrance. Visiblement, certaines personnes n’apprécient pas de faire face à eux-mêmes, quelques vieux démons devant refaire surface intérieurement. De mon côté, tout va bien de ce côté-là, j’aurais plutôt envie de sourire à tout le monde et d’embrasser la Terre entière d’une grande accolade…

Au fur et à mesure des méditations, je me sens de plus en plus détachée de mon corps et surtout de mes courbatures. Elles sont toujours là mais j’en fais abstraction comme si ce n’était pas si important après tout. J’observe la douleur puis passe à autre chose ; je la laisse être, sans la laisser me déranger pour autant. C’est une étrange impression vraiment. En fait, non, je ne suis pas détachée de mon corps, je ne fais plus qu’un avec lui au contraire. Disons que mon esprit et mon corps se fondent en une seule entité, ce qui est une première pour moi. Et c’est une sensation merveilleuse… Je me surprends à sourire en pleine méditation, un sourire de bien-être.

Le souper est servi à 19h précises mais je n’ai pas vraiment faim. Ma gourmandise me poussera tout de même à prendre 3 chapatis avec de la soupe, même si je sens que je vais le regretter lors de ma digestion. Je reste ensuite un moment dehors dans la nuit, entourée de grillons sonores. Une dernière méditation de 25 minutes à 20h15 puis il est temps de prendre une rapide douche puis au dodo. La journée a été longue depuis mon réveil à 5h ce matin…

Petit tour à Kodaikanal

Le 1er octobre 2009

Je me réveille comme une fleur à 7h du matin en ayant dormi 10h d’affilée. Ca fait un bien fou de se reposer ! J’ai presque trop dormi, je suis un peu amorphe du coup. Je prends mon petit déjeuner avec les autres convives, nous ne sommes pas encore trop nombreux, la plupart arrivant cet après-midi pour le début de la session intensive qui débute ce soir. Mais nous ne devrions pas être plus d’une quinzaine en tout, ce qui me paraît raisonnable après les milliers de personnes chez Amma. Je discute avec la Française qui vit à Auroville depuis une dizaine d’années. Elle a d’abord fait le tour de l’Inde à vélo avant de décider de s’installer définitivement à Auroville. Pour ma part, je ne serais pas capable de traverser ce pays à vélo en tant que femme et seule. Je lui tire mon chapeau de l’avoir fait. Auroville est un lieu communautaire où nombre d’étrangers sont venus s’établir en vue de créer une mini société où tous peuvent vivre en paix, dans une parfaite harmonie, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités. Un peu comme dans le livre « L’île des Gauchers » de Desjardins, les habitants effectuent juste un travail communautaire de leur choix, au moins 5h par jour, sans être rémunérés et ils peuvent en contrepartie accéder à tous les événements culturels, aller à l’école, à l’hôpital, le tout gratuitement. Tout est basé sur l’écologie avec de l’énergie renouvelable, des produits bio etc… Mais, malgré toutes ces belles idées altruistes, cette communauté n’a pas l’air de marcher comme elle le devrait, la personnalité humaine ne rendant pas les choses faciles. Certains affichent leur volonté de commandement qui transparaît malgré eux, d’autres sont incapables de prendre la moindre décision, tout changement peut prendre un temps infini à être accepté par toute la communauté. Malgré tout, je suis curieuse de cet endroit. J’irai y faire un tour après mon séjour au centre zen. C’est tellement agréable de voyager libre, sans contrainte. Je crée mon voyage au et à mesure des rencontres, de mes envies et de ma curiosité !

On parle aussi d’Amma toutes les deux, vu qu’elle a déjà été dans son ashram. Elle met le doigt sur quelque chose que je n’arrivais pas à interpréter lors de mon séjour là-bas. Elle a trouvé qu’il existait un grand contraste chez la majeure partie des dévots. Ils peuvent se bousculer dans la queue pour recevoir leur darshan, se marchant presque les uns sur les autres, ils se ruent sur la nourriture en déclarant la guerre à celui qui en aura une plus grande quantité qu’eux, ils se disputent entre colocataires pour des broutilles, incapables de faire la moindre concession, mais ils s’extasient sur tout l’amour qu’ils peuvent recevoir d’Amma, ce qui paraît en totale contradiction avec leur action quotidienne à l’ashram. Je réalise alors que ce type de comportement m’avait choquée également, même si j’avoue moi-même avoir été exaspérée par certaines personnes, ne portant pas toujours de l’amour inconditionnel dans mon cœur, loin de là. Dans cet ashram, j’ai l’impression qu’on est capable du pire comme du meilleur et que certains réflexes primaires de notre personnalité ressortent plus facilement et rapidement qu’ailleurs. Intéressant…

Il est 9h30 au centre zen, on peut, si on le souhaite, descendre à la ville la plus proche (qui se trouve à une demi-heure de voiture, c’est pour dire à quel point on est paumé !) pour faire quelques courses ou bien juste visiter. Me voici partie en jeep avec quelques autres personnes pour Kodaikanal, un petit village à flanc de montagne où boutiques, échoppes et restaurants abondent. A mon grand étonnement, j’aperçois plusieurs chocolateries qui rivalisent de gourmandises. Je ne pensais pas que les Indiens étaient adeptes de chocolats en tout genre : on en trouve du blanc, au lait, noir, avec ou sans amandes etc… On se croirait presque dans un village montagnard suisse. Même si le bruit, la saleté, les vaches, les mendiants peuvent difficilement me faire oublier qu’on se trouve en Inde tout de même. Les odeurs de thé et d’épices rivalisent avec celles de bouse de vaches, les klaxons omniprésents des voitures ou des bus nous vrillent la tête jusqu’à explosion… c’est l’Inde !

Je me promène nonchalamment à travers le village tentant de faire abstraction de tout ce qui me dérange, pour juste profiter des lieux avec un esprit ouvert et positif. Et ça marche ! Je ne vois plus les choses de la même façon et tout devient plus intéressant, plus vivant, plus instructif. Je rentre dans un petit marché à ciel ouvert où des marchands de légumes entreposent leurs cargaisons multicolores, un boucher expose son mouton désossé et un poissonnier sa pêche récente qui vient de je ne sais où, la mer ne se trouvant pas tout près. Je discute avec un vieux monsieur en turban qui me montre ses beaux poissons et m’offre un thé par la même occasion. L’ambiance est détendue et très sympathique, j’aime ça.

Je reviens ensuite au point de rendez-vous pour qu’on nous ramène au centre zen. C’est tout de même plus calme là-bas ! Je retrouve avec plaisir cette douce sérénité que viennent troubler seulement le chant des oiseaux et le bruit de la pluie martelant le sol déjà gorgé d’eau. Nous mangeons rapidement les restes du repas de ce midi, composé de riz aux légumes accompagné d’une sauce épicée, d’un yaourt et de bananes. Une nourriture saine et équilibrée. Nul besoin de manger beaucoup ici, notre principale activité étant de méditer !

L’après-midi au centre passe paisiblement, chacun vaquant à ses activités personnelles. Je pars méditer seule dans le Zendo, une grande salle ornée d’un grand gong, propice au calme et à la sérénité. Je rejoins les autres à 16h pour le thé. De nouveaux arrivants indiens se présentent. Ils parlent très bien anglais, c’est agréable de discuter avec eux de spiritualité, c’est très difficile d’aborder ce sujet avec des Indiens qu’on croise dans la rue, à cause de la barrière de la langue et du manque d’intérêt de la plupart d’entre eux pour ce type de pratique, comme ailleurs dans le monde d’ailleurs. J’apprends que ce centre bouddhiste zen d’influence japonaise est unique en Inde. J’ai vraiment eu de la chance d’en avoir entendu parler. Nous parlons aussi des sessions de Vipassana, une pratique de méditation silencieuse très stricte durant 10 jours à raison de 10h de méditation par jour. Ouh là, c’est le niveau avancé ça ! Je vais commencer doucement avec la session pour débutants ici…

A 17h, les nouveaux arrivants ont droit à une petite introduction sur la façon de pratiquer la méditation zen, autrement appelée zazen. On se retrouve devant le zendo et on nous explique où il faut placer ses chaussures avant d’entrer dans la salle, il faut saluer en entrant, passer d’une certaine façon derrière les coussins posés sur le sol et non devant, et ainsi de suite. Il y a tout un cérémonial très précis à respecter dans l’ordre zen, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. Je reconnais bien là les Japonais, très stricts et méticuleux dans leur pratique. L’introduction terminée, je reste à admirer le coucher du soleil sur la terrasse tout en supportant bien mon pull et mon châle, un vent froid et humide me frigorifiant. Là, j’ai du mal à me croire en Inde avec cette température et ce centre zen perdu au milieu des montagnes où règne un calme olympien…

A 18h30, la session intense commence. On sonne le gong, tout le monde doit entrer dans la salle de méditation et, à partir de maintenant, plus personne n’a le droit de parler durant…3 jours ! Nous allons vivre dans le silence à présent, face à nous-mêmes uniquement. Je suis vraiment curieuse de voir l’effet que ça va me faire de vivre avec des gens mais sans jamais se parler ! La méditation de 25 minutes passe en un éclair tellement je me sens bien dans mon absence de pensées. Nous partons tous manger dans la salle commune, chacun gardant un silence religieux. Certains ne lèvent même pas les yeux vers leur voisin, déjà partis dans leur recherche intérieure peut-être. Moi, je regarde tout le monde, me demandant ce que chacun est en train de penser. J’essaie de me concentrer sur moi mais chaque tintement de cuillère, raclement de gorge ou grincement de chaise me détourne de mon attention. Comme si le moindre bruit insignifiant résonnait dans toute la pièce de façon démesurée. Je remarque alors plein de sons auxquels je ne fais pas attention d’habitude, je focalise mon attention dessus. C’est peut-être ça vivre le moment présent en fin de compte : apprécier et se perdre dans chaque petit détail aussi anodin soit-il. Une phrase de mon amie Aurélie me revient en tête : « L’ego cherche toujours quelque chose d’extraordinaire à expérimenter et ne peut pas se contenter de la richesse de la simplicité. »

A 20h15 précises, le gong retentit encore une fois pour nous signaler qu’il est de nouveau temps de méditer. Suivant le même cérémonial, nous nous rendons en silence au Zendo où chacun essaie d’instaurer le silence dans ses pensées. Seuls le bruit du vent soufflant contre les fenêtres et le son des grillons sont audibles dans la salle. J’ouvre les yeux, chaque personne est à peine visible dans la pénombre de la pièce et ressemble à une statue de Bouddha, immobile et concentrée. Je repars dans ma méditation, heureuse d’être ici à effectuer cette expérience tout en essayant de ne pas y penser. Dur !

Le gong retentit plusieurs fois pour marquer la fin de la séance de zazen, chaque gong semblant me traverser le corps à la manière d’une décharge électrique mais en plus agréable. J’ai l’impression que ce son me traverse l’âme ! Puis chacun part se coucher, toujours en silence, sans un « bonne nuit » de circonstance. Ca fait vraiment une drôle d’impression d’évoluer dans cet univers silencieux ! Après cette bonne journée, je pars aussitôt dans le pays des songes.

Arrivée au Bodhi Zendo

Le 30 septembre 2009

Finalement, j’ai plutôt bien dormi sur mon banc en plastique. Je me réveille vers 8h en ayant quand même récupéré 6h de sommeil. Grâce à mes bouchons d’oreille, je n’ai rien entendu ce matin, pas même les vendeurs ambulants qui passent dans les allées en criant leurs gourmandises ou leurs boissons chaudes. Et le wagon est plutôt calme, la majeure partie des Indiens dormant encore. Personne n’est venu me déranger, ni ne me regarde comme une bête curieuse, ça fait du bien ! Je me prends un petit chaï et des biscuits en guise de petit déjeuner, tout en admirant le paysage qui défile par la fenêtre du train. C’est plutôt plat par ici, il n’y a pas grand chose à voir. Mais j’éprouve une réelle joie à regarder le soleil briller, tout est beaucoup plus sécurisant en plein jour ! Je me sens plus forte et ragaillardie par rapport à cette nuit.

Le train arrive à Madurai vers 11h. Je descends sur le quai encore un peu indécise sur la façon de m’organiser. Je veux être ce soir au Bodhi Zendo, un centre de méditation zen perdu dans les montagnes mais j’aimerais visiter un peu la ville de Madurai ainsi que son célèbre temple avant. Je laisse donc mon sac à dos à la consigne de la gare puis pars à pied à travers la ville. Je m’arrête dans un petit restaurant pour déguster l’un des meilleurs thalis indiens qu’il m’ait été donné de déguster jusqu’à maintenant, c’est un vrai régal ! On met différentes sauces dans une grande assiette à compartiments puis on trempe les chapatis (sorte de crêpes craquantes) ou son riz dans le compartiment de son choix : légumes marinés épicés ou non, jus de citron, lait de coco…Il y en a pour tous les goûts ! Et le tout se mange avec les doigts de la main droite exclusivement, la main gauche étant considérée comme sale en Inde, étant donné que c’est celle-ci qu’on utilise pour se laver après être allé aux toilettes. Dévorer cette excellente nourriture sans ustensile mais juste avec les doigts ajoute un petit plus qui rend les plats encore meilleurs, je trouve. J’adore ça !

Je pars ensuite, accompagnée d’un rabatteur de marchand de tapis qui me colle aux fesses, visiter le grand temple Sri Meenakshi connu dans toute l’Inde du Sud. Avec bien du mal, je réussis à me débarrasser de mon colleur, puis j’entre dans ce grand temple aux 4 tours richement décorées. Il est en effet très beau par ces fioritures et impressionnant par sa taille. Mais la foule m’oppresse un peu et après en avoir rapidement fait le tour, je sors du temple, décidée à quitter cette ville trop bruyante à mon goût. Madurai est une grosse cité poussiéreuse où la circulation rendrait hystérique le plus calme d’entre nous. C’est sans parler des rabatteurs omniprésents qui sautent sur le premier blanc qui passe. Et comme j’ai l’air d’être la seule touriste des environs… Je m’aperçois de plus que je n’ai pas envie de faire du tourisme, je ne suis pas venue en Inde pour ça au final. J’ai envie d’apprendre sur moi-même dans le but de recherche personnelle. La visite des temples, aussi beaux soient-ils, me laisse plutôt de glace.

Je retourne à la gare dans l’idée de partir immédiatement pour mon centre zen. J’hésite à me taper 6h de bus pour y aller ou bien me payer un taxi et me la jouer princesse pour une fois. Allez, je ne réfléchis pas longtemps et vote pour le taxi ! Le centre est à 3h d’ici et je vais payer une fortune pour l’Inde à m’y faire transporter en taxi mais lorsque je convertis en euros et m’aperçois que ça me revient à environ 30 euros le trajet, je décide que ce n’est pas une trop grosse entorse à mon budget. Je peux bien m’octroyer ce plaisir après la nuit que j’ai passée ! J’essaie alors d’expliquer à un chauffeur de taxi où je souhaite me rendre mais ce n’est pas chose aisée. Dans la culture indienne, il n’est pas bien vu de répondre « je ne sais pas » à une question, ça sous-entend qu’on est inculte. Du coup, la plupart des Indiens répondent « oui », même s’ils n’ont aucune idée de la réponse. Donc, quand je commence à demander s’ils connaissent le Bodhi Zendo center, le chauffeur me répond immédiatement par l’affirmative mais je ne suis pas dupe. J’insiste en lui demandant à combien d’heures ça se trouve, auprès de quelle ville etc… et là, je m’aperçois bien du malaise. Seulement alors, il s’en va trouver ses collègues pour leur demander de l’aide sur la façon d’arriver jusqu’à ma destination. Je prononce Bodhi Zendo à tout le monde mais personne n’a l’air de connaître. Je leur montre un papier que j’avais rapidement imprimé à Montréal, sur lequel est dessiné un petit plan et je vois avec soulagement l’œil de l’un d’entre eux s’allumer. « Bodhi Zendo » s’écrie-t-il, comme si ce n’était pas ce que je me tuais à leur dire depuis une heure. Et là, tout le monde lâche un « Ah oui ! » qui voulait dire « Ben pourquoi tu ne nous l’as pas dit plus tôt… ? ». Là, je baisse les bras, je ne comprends plus rien aux Indiens !

Soulagée d’avoir réussi à faire comprendre à mes acolytes ma destination, je monte dans le taxi, m’abandonnant complètement à la conduite sportive de mon chauffeur, lui octroyant toute ma confiance quant à notre survie sur ces routes indiennes et je m’endors paisiblement sur la banquette arrière. Je suis réveillée par un virage un peu serré et un klaxon tonitruant du camion d’en face qui fait une embardée afin de nous éviter de justesse. Nous avons commencé à grimper dans les montagnes et la prise des virages en épingle à cheveux à l’indienne ferait dresser les poils de n’importe quel Occidental. On n’a aucune visibilité dans le virage, peu importe, c’est le moment de doubler un camion tout en priant qu’aucune voiture n’arrive en face ! Sans parler du ravin de l’autre côté… Bon, je préfère faire l’autruche et je me recouche sur ma banquette, le regard à l’abri d’événements qui me donneraient des sueurs froides.

Trois heures plus tard, nous arrivons en haut d’une montagne, à 1700 mètres d’altitude, au milieu d’une végétation dense et verdoyante, à l’inverse des vallées arides que j’ai aperçues du train. Des montagnes nous encerclent de toutes parts, la température est plus supportable, une douce brise nous rafraîchissant agréablement, de petits singes croisent régulièrement notre route comme pour nous signaler que nous sommes sur leur territoire et, plus que tout, un calme et une quiétude remplissent les lieux pour mon plus grand bonheur. On est loin du brouhaha de Madurai ! Le taxi me dépose dans un complexe perdu au milieu de nulle part, aux allures propres et soignées. Evidemment le chauffeur essaie de me soudoyer plus d’argent que prévu pour la course mais je ne me laisse pas faire cette fois-ci. Ils peuvent vraiment être fatigants à la longue, ces Indiens ! Il faut toujours marchander et se battre avec eux pour ce qui concerne l’argent. Rien n’est simple…

J’entre dans le grand bâtiment où aucun bruit n’est audible, à part le pépiement des oiseaux et le vent dans les arbres. Une femme accourt vers moi en chuchotant, c’est la journée du silence, voilà pourquoi il n’y a aucun bruit dans le centre. Je n’étais attendue que demain mais ils ont tout de même une chambre de libre pour moi ce soir. Tant mieux, je me voyais mal refaire les 3h en sens inverse ce soir ! Surtout que mon taxi est parti et que je me trouve au milieu de nulle part. Je n’avais même pas pensé à l’éventualité qu’ils n’aient pas pu m’héberger ce soir, dis donc ! Comme quoi… Elle me montre ma chambre, une adorable petite pièce propre dans laquelle je serai seule pour la semaine. Cette chambre n’a rien à voir avec celle de l’ashram et j’ai l’impression d’être dans un hôtel 5 étoiles ici en comparaison ! Il y a même de l’eau chaude disponible en dehors de la chambre, avec laquelle je peux remplir mon seau pour me laver dans ma salle de bains privative. Une douce couette moelleuse est déposée sur le lit avec son petit oreiller assorti. Le luxe quoi ! Qu’il est bon d’apprécier ce petit confort après plusieurs jours de dénuement matériel. Ca ne m’a pas manqué à l’ashram mais j’avoue être contente de retrouver ces plaisirs simples. Je les apprécie à leur juste valeur du coup !

Un magnifique jardin s’étend autour du centre avec une incroyable vue sur les montagnes. Un jardin japonais zen y est même entretenu en son milieu. J’ai l’impression d’atterrir au paradis ici. Ca ne ressemble en rien à l’Inde que je connaissais jusque-là. Cet endroit est paisible, zen, deux mots qui contredisent en tout point l’Inde comme je pensais la connaître. Apparemment, il existe des endroits cachés comme celui-ci, surprenant et absolument ravissant. Je sens que je vais bien me plaire ici !
On me laisse m’installer tranquillement, il n’y aura pas de méditation collective pour moi ce soir, les gérants préférant me laisser me reposer après ce long voyage. Je commencerai demain la session avec les autres. Parfait, ça me va très bien. D’autant plus que demain c’est une matinée libre, on peut se lever quand on veut ! Ce ne sera pas comme ça tous les jours, j’ai intérêt à en profiter ! Je comprends maintenant pourquoi Raoul, mon propriétaire et ami de Montréal, me disait que le Bodhi Zendo c’était des vacances après un séjour auprès d’Amma… En effet, ça a l’air beaucoup plus tranquille et calme. Peut-être est-ce que ça fait moins travailler aussi. Comme le dit si bien mon ami Jean-Roch : « Ce n’est pas quand tout est parfait qu’on peut évoluer, les changements en nous s’effectuent lors de confrontations avec l’extérieur… ». C’est vrai mais peut-être sera-t-il plus facile de méditer dans une place comme celle-ci. Je vais bien voir !

Je prends une bonne douche tiède et pars méditer seule dans le jardin avec seul le bruit des grillons comme compagnon. Il commence à faire frisquet lors du coucher de soleil, je rentre mettre un pull (c’est une première en Inde !) et des chaussettes. On voit qu’on est en altitude ! Vers 19h, je suis appelée pour rejoindre les autres convives au souper. Je fais la connaissance d’une Française vivant à Auroville en Inde depuis 17 ans, d’un Israélien et d’une Allemande, tous ont largement dépassé la quarantaine. Il n’y a donc aucun jeune de mon âge à la recherche des mêmes aspirations que moi ? Il y a aussi quelques Indiens mais ils sont peu nombreux. La nourriture est délicieuse et c’est un vrai plaisir de laver son assiette avec du vrai produit à vaisselle qui mousse plutôt que du sable ! Je ne tarde pas à aller me coucher après, je tiens à récupérer mon sommeil perdu. Je m’endors en n’entendant que les bruits nocturnes des petits animaux divers. Un calme absolu règne dans ces lieux, je n’en reviens toujours pas. Bonne nuit paisible !

Dernier jour à l’ashram

Le 29 septembre 2009

Je trouve encore le courage de me lever une dernière fois à 5h du matin afin d’assister à l’archana. C’est comme une douce routine pour moi et j’aime ça. Comme une automate, je fais ensuite la queue dans la file des femmes pour recevoir ma tasse de chaï puis je pars méditer sur la plage. Je n’y reste pas longtemps, la pluie chassant les matinaux de leur concentration. Je retourne donc me coucher.

A 8h, Jean-Roch et moi nous rendons à notre seva qui n’avait pas eu lieu depuis deux jours à cause de l’anniversaire d’Amma. Je retrouve avec plaisir mes compères, nous rions de bon cœur lors de notre service de petit déjeuner, notre corvée quotidienne. Je dis ensuite au revoir à l’équipe, je pars ce soir pour de nouvelles aventures…

Nous nous retrouvons ensuite tous dans le temple pour attendre Amma qui, comme tous les mardis, donne le repas à chacun. Je m’aperçois alors que cela fait plus d’une semaine que je suis ici, j’ai perdu la notion du temps à l’ashram. Je me sens presque chez moi ici, tout m’est familier, je me suis confinée dans une routine agréable, mon ami Jean-Roch est avec moi… Ce n’est pas évident de trouver la volonté de repartir sur les routes, dans l’inconnu, seule. Mais je sais que c’est ce que je dois faire.

Amma arrive dans le temple. Nous méditons d’abord tous ensemble puis elle nous fait un bref discours, elle a visiblement attrapé un mal de gorge lors de son anniversaire. Donner le darshan durant 18h d’affilée en serrant tout le monde dans ses bras, il y a de quoi attraper les microbes des dévots ! Le repas nous est ensuite distribué par Amma elle-même que je trouve bien fatiguée en la voyant de près. Elle n’arrête donc jamais ?

Le repas terminé vers les 15h, le temps que tout le monde soit servi, je vaque à mes préparatifs de départ qui s’avèrent plus compliqués que prévus. Le bureau pour rendre mes draps est fermé et il m’est impossible de réserver mon billet de train de ce soir par Internet, ma carte bancaire étant refusée. Bon… Mon train pour Madurai partant à 1h30 du matin, ça m’ennuie un peu d’arriver à la gare à une heure indue sans réservation mais bon… Je n’ai pas le choix ! Je réussis quand même à réserver un taxi pour qu’il vienne me chercher à minuit à l’ashram, ainsi qu’à m’assurer que les grilles de mon immeuble resteront ouvertes après 23h afin que je puisse sortir. C’est toute une organisation de partir d’ici !

Le soir venu, nous méditons un peu sur la plage, tout en assistant à l’un des plus beaux couchers de soleil admiré ici. J’avoue m’endormir sur les bhajans (chants d’Amma), ma petite nuit se faisant douloureusement ressentir. J’aimerais pouvoir profiter une dernière fois des chants semblant descendre d’un autre monde, mais je m’enfonce inexorablement dans mon siège malgré les gentils coups de coude de Jean-Roch. Le souci, c’est que les garçons se couchent assez tard le soir, ne se levant pas à 5h du matin, eux ! Du coup, je suis leur rythme mais c’est un peu difficile. C’est aussi un peu pour cette raison que je pars, je veux écouter mon propre rythme sans dépendre de celui des autres. Là, je veux tout faire en même temps : me consacrer à la méditation et passer du temps avec mes amis. Les deux ne sont pas faisables sérieusement en même temps ici. Je pars finalement faire une petite sieste avant la fin des bhajans, n’en pouvant plus.

Le repas ensuite avalé, François, Jean-Roch et moi nous rendons chez un swami réunionnais qui organise de façon informelle de petites réunions le soir dans sa chambre pour les Français qui souhaitent avoir des informations dans leur langue sur Amma ou sur tout autre sujet. Nous arrivons devant un gros bonhomme à la peau noire, à la longue barbe blanche, drapé d’une toile orange, qui nous accueille chaleureusement dans sa pièce. Son regard brillant d’intelligence, son sourire enfantin et l’énergie de force tranquille qui émane lui me séduisent aussitôt. Il nous raconte plein d’anecdotes sur Amma ou sur son ashram qu’il dirige à la Réunion. Il est drôle, patient, doux, comme si n’importe quel élément glissait sur lui sans que ça puisse l’affecter outre mesure. J’éprouve immédiatement une grande sympathie pour cet homme dit « réalisé ». Le terme « être réalisé » signifie que tu as compris ce que tu faisais sur cette Terre, que tout est devenu évident pour toi et que tu n’es plus dépendant de tes propres émotions. Ca ne veut pas dire que tu n’en as plus, simplement qu’elles ne t’affectent plus. Il est en adéquation totale avec ce qui est dans le moment présent, pas ce qui aurait dû être ou ce qui sera. Il a compris le secret du bonheur et de la plénitude…

Nous restons auprès de lui, captivés par chacune de ses paroles, jusqu’à 23h45, heure à laquelle il me faut partir, mon taxi ne tardant pas à arriver. J’ai du mal à quitter la pièce du swami, son attraction étant vraiment forte. Nous finissons tout de même par partir, mes amis m’accompagnant pour attendre en bas de l’immeuble. Le taxi arrive, les au-revoir avec Jean-Roch ne sont pas faciles, je ne sais pas quand je vais pouvoir le revoir. Il est parti pour plusieurs mois, voire des années en voyage… Un jour en Asie peut-être ! Ou bien en France…

Jean-Roch demande au chauffeur de taxi de faire attention à moi puis nous quittons l’ashram dans la nuit noire. Le chauffeur tient absolument à me faire la conversation alors que je n’y tiens pas particulièrement. Une sonnette d’alarme s’allume dans ma tête lorsqu’il me demande si je veux m’asseoir à côté de lui, sur le siège passager. Je refuse poliment tout en m’apercevant que je suis seule, au milieu de la nuit, dans une voiture s’étant présentée comme un taxi mais qui ne présente aucun signe d’appartenance à une quelconque compagnie… Les voitures de taxi n’ont pas de signe distinctif en Inde, ce sont des automobiles comme les autres. Ils ne jugent visiblement pas utile d’avoir un écriteau « taxi » sur le dessus de leur voiture. Je ne me suis pas méfiée, la voiture m’attendant dans l’ashram. Mais là, mon cerveau se met à tourner à vive allure… Qu’est-ce que je fais si ça commence à mal tourner ? Et a-t-il pris la bonne direction ? La ville de Kayamkulam est à 14 kms seulement de l’ashram et ça fait plus de 20 minutes que l’on roule… Un vent de panique commence à se resserrer autour de moi. Contre toute attente et presque malgré moi, je me mets intérieurement à demander la protection d’Amma. C’est la seule chose qui me vient à l’esprit dans ce moment d’angoisse. Je me sens immédiatement un peu rassurée, ce qui me permet de mieux rationaliser la situation.

Alors qu’il continue à me faire la conversation, je décide de glisser furtivement l’existence d’un mari qui m’attend à la gare impatiemment. Il me fait répéter cette phrase comme s’il voulait être sûr de la comprendre, puis se tait soudainement, met la musique à fond et appuie sur le champignon. Je scrute les panneaux de direction et aperçois avec un immense soulagement qu’on est sur la bonne route. Par contre, il a dû faire un beau détour parce que la ville est indiquée à une distance de 10 kms alors que ça fait un moment qu’on roule. Malgré tout, j’attends impatiemment de sortir de ce taxi qui ne me plaît absolument pas. Je reste silencieuse, lui aussi, semblant juger qu’il n’est plus nécessaire de faire des efforts de conversation. Ca me va très bien.

Nous finissons enfin par arriver jusqu’à la gare après un temps qui me paraît interminable. Il me demande un prix faramineux pour la course sous prétexte que c’est la nuit, je paie sans broncher, soucieuse uniquement de quitter cette atmosphère angoissante. Je sors quasiment en courant de la voiture pour me réfugier… dans une gare perdue au milieu d’un petit village à 1h du matin. Pas terrible question réconfort… Des hommes dorment par terre un peu partout, l’arrivée d’une femme blanche, seule, les sortant quelque peu de leur sommeil. J’ai la désagréable impression d’être une proie lâchée parmi les fauves… Est-ce mon séjour tranquille et sécurisant à l’ashram qui m’a rendue peureuse ou bien est-ce la situation qui est particulière ? Bref, je n’en mène pas large. Je prends mon billet au guichet et tandis que j’essaie de comprendre ce qu’on me dit à travers la grille, un Indien me colle par derrière, un peu trop à mon goût. Je le repousse brutalement, il faut arrêter deux secondes de me pomper l’air là ! La guichetière ne veut pas me donner de lit dans le train, elle ne peut me vendre qu’une place normale et c’est à moi de voir avec le contrôleur directement dans le wagon pour voir s’il reste des lits de libres. Bon…

Je traverse les rails à pied, chose impensable en Occident mais tout à fait normale en Inde, puis me réfugie auprès d’une famille, demandant protection du regard aux femmes du clan. Elles semblent comprendre et restent auprès de moi, me procurant une douce sensation de sécurité. Je reprends un peu mes esprits et me sermonne moi-même : ce n’est pas très prudent de se retrouver seule à 2h du matin, dans une gare paumée, à attendre un hypothétique train couchette dans lequel je ne suis même pas sûre d’avoir un lit. Si je me retrouve en 2de classe sur des sièges avec des Indiens partout, je ne donne pas cher de ma peau. En plus, il pleut.

Le train finit par entrer en gare avec une demi-heure de retard. Je monte dans un wagon au hasard, je tombe sur des dizaines d’Indiens s’entassant tant bien que mal sur des chaises inconfortables. Certains sont carrément couchés dans l’allée, me donnant beaucoup de mal à réussir à avancer sans leur marcher dessus. Il est hors de question que je passe le reste de la nuit dans ce genre de wagon en tout cas. Je finis tant bien que mal par atteindre le wagon-lit, toutes les lumières sont éteintes, je cherche à tâtons mon chemin. Ca ne va pas être évident de trouver un contrôleur encore réveillé à cette heure indue.

Finalement, un homme m’interpelle et me demande mon ticket. Je lui explique ma demande d’accéder à une couchette et de lui payer la différence. Il accepte et me montre un lit vide tout en bas dans un compartiment de six couchettes. J’essaie de négocier un banc plus en hauteur, histoire de ne pas me faire ennuyer par des Indiens, le matin de bonne heure, mais il n’y a rien à faire, il ne veut me donner que celui-ci. Bon, ça va, je n’en peux plus des négociations, je veux juste me coucher. Je m’étends sur ma couchette en plastique, sors mon petit oreiller portatif de mon sac, me rentre les boules Quiès jusqu’au fond des oreilles et m’endors aussitôt, tandis que le train démarre vers de nouvelles contrées inconnues. Que me réserve la suite ?

En tout cas, je suis contente de me retrouver dans ce lit inconfortable, saine et sauve, ayant eu plus peur qu’autre chose au final. Merci à mon ange gardien !

Une mauvaise journée

Le 28 septembre 2009

Je me lève à 8h en ayant quasiment fait le tour du cadran. Malgré tout, je me lève du pied gauche ce matin et ma mauvaise humeur ne me quitte pas de la journée. Je sais qu’il faut que je parte de l’ashram, j’y ai fait mon temps. C’était une formidable expérience, j’y reviendrai peut-être mais, pour le moment, c’est suffisant. Chaque chose en son temps. Tout commence à me taper sur les nerfs, je pense que ma mauvaise humeur vient en partie de ça. Je décide donc de partir demain.

Amma a fini de donner le darshan ce matin à 6h, après 18 heures d’affilée… Impressionnant ! Je n’étais même pas encore levée ! Nous passons la journée à flemmarder dans l’ashram ou dans le village, sans rien faire de spécial. J’ai un peu mal au ventre aujourd’hui, j’espère ne pas couver une turista. Ca vient peut-être aussi de mon humeur massacrante d’aujourd’hui.

Le soir, nous méditons sur la plage au coucher du soleil, des dauphins sautant dans la mer juste devant nous. Quel merveilleux spectacle ! Nous assistons ensuite aux bhajans, sans Amma cette fois-ci. Une Indienne à l’air perdu, maigre comme un clou, sans doute malade, vient me voir pour que je la prenne sur mes genoux. J’accepte de bon cœur, c’est un faible poids plume que je porte sur moi. Nous partons ensuite nous coucher après souper, encore fatigués.