Les crémations

Le 22 mars 2011

Réveillées par la musique indienne à fond les ballons, nous avons tout de même bien dormi. Nous rejoignons Françoise pour le petit-déjeuner, une jeune Belge qu’avait rencontrée Aurélie à Tiruvanamalai quelques mois plus tôt. Nous papotons toutes les trois comme si nous nous connaissions depuis toujours ; les échanges sont simples et beaux, sans mise en avant de l’une par rapport à l’autre, sans arrière pensée… Nous sommes vraies et sincères et la discussion n’en est que plus intéressante ! Elle habite à Chennai depuis un an pour prendre des cours de yoga et nous parle de sa relation avec un Indien qui vient juste de se terminer. Intéressant d’avoir un point de vue sur la vie ici en Inde par une Occidentale y habitant !

Nous quittons ensuite Françoise pour s’enfoncer dans les ruelles de la ville, arrivant jusqu’aux endroits non touristiques où marchands de vêtements, chaussures, sucreries et autres s’entremêlent dans ces étroites rues. Une bonne balade de deux heures et un thali ingurgité plus tard, nous rentrons exténuées de notre promenade. Il faut dire que la foule pressante et les bruits de klaxon des motos nous martelant les oreilles ont de quoi nous épuiser ! Direction hôtel pour une bonne sieste !

Nous nous réveillons hébétées vers 18h du soir, un peu sonnées. Secouons-nous un peu et sortons avant qu’il ne fasse complètement noir ! Alors que la nuit commence à tomber, nous atteignons le ghat de crémation. Là, un nouvel univers s’offre à nous sous le ciel étoilé commençant à poindre. Du bois, des tonnes de branches et de troncs d’arbres s’entassent dans tous les coins, des dizaines de feux sont visibles sur la rive en amont du Gange, des vaches regardent le spectacle désabusées, un taureau essayant de copuler avec une vache, de la musique techno indienne sortant à plein volume des haut-parleurs… et des centaines d’Indiens portant du bois, alimentant le feu, admirant le spectacle ou discutant de la pluie et du beau temps. Un corps est amené sur un brancard, enveloppé dans un beau tissu orange. Le défunt est posé délicatement sur un amas de bois, puis après quelques sanctifications, ils allument le bucher. Les parents du mort regardent le spectacle, pleurant à chaudes larmes la perte de l’être aimé. Le feu enflamme le tissu et un ardent bucher s’élève vers le ciel, les tisons s’envolant vers les étoiles comme s’ils voulaient les atteindre. Un autre corps arrive, un autre bucher… Puis un autre… Aurélie et moi restons silencieuses devant ce spectacle si peu familier, presque dérangeant… De petites bougies flottent sur le Gange afin d’ajouter la touche finale à cette atmosphère d’un autre temps, d’un autre âge… Tout d’un coup, l’électricité se coupe et nous plongeons dans le noir, éclairés seulement par les buchers brûlant les morts… Nous ne disons toujours aucun mot, de peur peut-être de paraître irrespectueuses envers ces âmes qui s’envolent vers le ciel ou bien tout simplement parce qu’aucune parole ne peut commenter correctement un tel spectacle.

Après être restées 2 heures à prendre l’essence de ce lieu si fantasmagorique, nous descendons les marches près du ghat et effectuons nous aussi une petite prière en lançant des fleurs dans le Gange tout en allumant un bâtonnet d’encens qu’on laisse se consumer sur le les marches. Un très beau moment ! Nous marchons ensuite jusqu’au ghat principal où un concert est donné sur un bateau au milieu du Gange et retransmis sur la terre ferme grâce à des haut-parleurs. Assises, nous écoutons ces voix magiques et ensorcelantes. Le beau jeune homme d’hier est nouveau là à me regarder amoureusement. Il vient me parler en m’appelant sa « dream girl », mais je lui casse ses ardeurs en lui parlant de mon fiancé resté dans mon pays. Il s’en ira, un air triste et déçu à fendre le cœur.

Sur le chemin du retour à l’hôtel, nous croisons des jeunes en train d’installer un système de son autour du petit temple de Shiva en face de notre hôtel. Nous regardons les jeunes commencer à danser, séparées entre l’envie de les rejoindre, la timidité et la peur de paraître incongrues, voire irrespectueuses. Seuls des hommes Indiens dansent, aucune femme n’est visible… Un petit garçon vient me voir pour m’inviter à les accompagner dans la danse. Après un premier refus gêné, je me laisse entrainer par l’insistance de ces jeunes garçons. Il faut dire que j’ai du mal à résister à un plancher de danse. Je deviens vite l’attraction principale des alentours : une femme blanche qui danse parmi les Indiens, ça ne doit pas se voir tous les jours. Une foule se presse rapidement autour de nous, la musique tonitruante entrainant petits et grands à se dandiner en pleine rue. Tous me sourient avec bienveillance et amusement visiblement ravis que je me prête au jeu avec eux. Quant à moi, je suis aux anges ! Plusieurs jeunes hommes plus âgés se sont donnés comme mission de nous protéger Aurélie et moi et repoussent les jeunes énergiques qui pourraient nous bousculer tant ils sont pris par leur danse. Nous nous sentons choyées et en sécurité parmi tous ces hommes (toujours aucune femme en vue) qui font vraiment attention à nous avec respect. Des fleurs et de la poudre verte nous sont lancés dessus en riant, j’ai l’impression que le temps s’est arrêté dans ce moment simple de bonheur parfait. Les Indiens remuent du bassin et de la tête en rythme, effectuant une chorégraphie incroyable. Aurélie finit par me rejoindre dans la danse et nous nous laissons aller dans cet instant intemporel absolument improbable… Quelle incroyable sensation d’être au bon endroit au bon moment ! Nous dansons jusqu’à épuisement, le cœur débordant d’allégresse, sachant qu’il en est de même pour tous ! Il est presque 22h, il est temps d’aller manger puis de dormir. Merci pour cet incroyable moment de pure joie !

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