Darshan et culpabilité

Le 13 octobre 2009

Ce matin, j’extrais James bon gré mal gré pour se faire donner le darshan par une Indienne « nouvellement illuminée » et qui vient juste de sortir de sa transe spirituelle. Elle se nomme Sri Siva Shakti, peu de gens la connaissent encore. J’ai entendu parler d’elle par des adeptes d’Amma. Son ashram se trouve à moins de 5 minutes à pied de notre hôtel.

Nous nous présentons donc là-bas quelque temps avant l’heure dite et je suis surprise de voir que seuls une quinzaine d’Occidentaux sont regroupés dans la salle, et pas un seul Indien… Dix minutes plus tard, un petit bout de femme indienne, drapée d’une toge orange, entre sans bruit dans la salle et s’assoit sur sa grande chaise en face de nous, tandis que nous sommes tous assis par terre. Elle reste ainsi un moment, silencieuse, une grande quiétude émanant de son visage. Elle se lève ensuite puis se tient devant chacun d’entre nous à tour de rôle, plongeant son regard dans le nôtre, toujours sans qu’aucune parole ne sorte de sa bouche. Lorsqu’elle arrive devant moi et me regarde intensément, j’avoue sentir mon cœur s’accélérer et un flot d’énergie me traverser, mais mon esprit rationnel s’insurge aussitôt en me disant que c’est la situation qui provoque ça, non cette femme. Elle se tient debout devant tout le monde, alors que nous sommes assis par terre, en position d’infériorité. Elle est accueillie en déesse avec nombre de prosternations de la part des Occidentaux, certains souriant béatement à son approche, d’autres éclatant en sanglots après son darshan… Forcément, l’atmosphère est électrique et cette femme a tous les pouvoirs. Même si je ne mets pas en doute les grandes qualités de cette Indienne, qui apparaît somme toute sereine et emplie de compassion pour la Terre entière, je pense cette fois que les personnes ici présentes créent elles-mêmes leurs ressentis. Enfin, c’est ce que moi je ressens en tout cas…

Quinze minutes plus tard, elle s’en va aussi silencieusement qu’elle est arrivée et tout le monde disparaît petit à petit. James et moi échangeons nos impressions qui sont sensiblement les mêmes puis partons petit-déjeuner, il se fait faim avec tout ça. Nous sortons de table à midi, n’ayant pas vu l’heure passer ! Bon, on va encore être décalé… James souhaite envoyer quelques affaires en Angleterre, nous nous rendons donc à la poste du village qui nous propose d’empaqueter ses vêtements. Il accepte avec joie et nous assistons à un drôle de spectacle d’une femme cousant un linge autour des affaires de James en guise de paquet. Elle met 20 minutes à achever sa tâche à coup de machine à coudre antique alternée avec le maniement d’une grosse aiguille et de fil mais le résultat est là, les affaires de James sont emmaillotées dans le linge cousu à chaque bord, on ne risque pas de l’ouvrir juste pour voir ce qu’il y a dedans ! On serait obligé de tout découdre… Il inscrit son adresse sur le linge à l’aide d’un feutre et voilà le tout envoyé en Angleterre ! J’adore l’Inde, c’est rempli de surprises pour chaque détail de la vie quotidienne.

Nous partons ensuite nous promener un peu dans la ville grouillante de vie, admirant les vaches se faire traire en plein milieu de la rue, alors que les rickshaws essaient de les éviter en klaxonnant. Nos pas nous conduisent, involontairement, de nouveau dans le grand temple que nous avons visité hier. Alors que nous déambulons nonchalamment dans son enceinte, un groupe d’Indiens nous fait de grands signes désespérés pour que nous venions vers eux. Nous nous approchons et j’aperçois une femme blanche d’une cinquantaine d’années se tordre de douleur au milieu de la foule d’Indiens ne sachant que faire. Je me précipite vers elle, essayant de la faire parler pour savoir ce qui se passe. Elle se tient la poitrine, je pense immédiatement à une crise cardiaque. Avec toute la douceur possible, je lui prends la main et lui dis en anglais qu’on va appeler un docteur. Elle secoue énergiquement la tête, elle ne veut pas de médecin. Bon, si elle me comprend et me répond, c’est qu’il ne doit pas s’agir d’une crise cardiaque. Je lui demande d’essayer de respirer doucement en la rassurant sur le fait que je reste auprès d’elle et qu’elle n’est pas toute seule. Cette femme n’a pas l’air en forme, je pense qu’elle se trouve dans la rue depuis un moment, ses dents jaunies, son nez crasseux, ses yeux perdus et des fourmis qui semblent avoir trouvé refuge dans quelques parties de son corps, ne lui donnent pas fraîche allure. Avec tout l’amour possible, je lui caresse le visage doucement en essayant de la rassurer, je pense qu’elle fait plutôt une crise de panique. Elle finit par se calmer petit à petit et ouvre des yeux pleins de gratitude à mon égard. J’apprends qu’elle est Allemande et visiblement perdue en Inde depuis un moment. Quand je lui dis mon prénom, Eve, elle me sourit tendrement en me disant que ça ne l’étonne pas que ce soit la première femme sur terre qui lui soit venue en aide. Sa façon de me regarder comme si j’étais un ange venu du ciel juste pour lui porter secours me touche tout en me mettant mal à l’aise. Elle a l’air d’aller mieux maintenant, je lui demande si elle a besoin de quelque chose puis m’assure que je peux la laisser, sa façon de me dévisager avec amour et reconnaissance éternelle me dérangeant de plus en plus. Je rejoins James resté un peu à l’écart durant la scène pour lui assurer qu’on peut partir, la crise est passée.

Les Indiens me regardent partir avec étonnement en me faisant comprendre que je dois l’emmener avec moi. Je ne vois vraiment pas où je peux l’emmener, elle ne veut voir aucun médecin et ne souhaite pas quitter le temple. Que puis-je faire d’autre ? Je sens leur regard désapprobateur me suivre durant un moment comme si j’abandonnais l’un des miens derrière moi. Un grand sentiment de culpabilité s’immisce doucement en moi durant tout le trajet du retour à l’hôtel. Aurais-je dû la forcer à aller voir un médecin, aurais-je dû l’emmener manger quelque chose quelque part ? J’en parle à James qui essaie de ma rassurer sur le fait que j’ai fait tout ce qu’il fallait et qu’il était fier de moi sur la façon dont j’avais géré la situation. Mais malgré ses paroles de réconfort, mon sentiment de malaise persiste. J’ai une impression d’inachevé, de n’avoir pas fait tout ce que j’aurais pu pour aider cette femme. Nous revenons faire une sieste dans l’hôtel mais mon sentiment de culpabilité ne me lâche pas d’un pouce. N’en pouvant plus, j’explique à James que je dois retourner au temple pour voir si cette Allemande a besoin d’aide. Il ne veut pas me laisser y aller seule alors que la nuit est tombée et décide de m’accompagner.

Une fois arrivés au temple, nous cherchons partout cette femme blanche repérable facilement dans une foule d’Indiens à la peau mate, mais ne la trouvons nulle part. L’atmosphère qui règne dans cet énorme temple est particulière une fois la nuit tombée, presque électrique. Des chants résonnent entre les murs, leur écho retentissant dans l’enceinte du temple aussi bien que dans tout notre corps, nous provoquant d’étranges frissons. J’aime cette sensation, même si mon esprit reste concentré sur le fait de retrouver cette Allemande. Ne la voyant nulle part, nous décidons de rentrer en rickshaw pour voir si elle n’est pas à l’ashram. Mais elle ne s’y trouve pas non plus. Nous restons pour assister à des chants en sanskrit puis allons dîner, James m’assurant qu’il n’y a rien d’autre que je puisse faire. Nous partons nous coucher, j’essaie de me raisonner moi-même sur toute cette histoire.

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